Aïkido Lyon 3
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Réflexion sur les grades

vendredi 25 septembre 2009, par Marc

L’organisation d’un dojo est la même que celle d’un entreprise artisanale. L’objectif du maitre, concernant ses élèves intéressés par la transmission, est la formation d’artisans autonomes dans leur pratique. L’autonomie signifie : avoir ses propres lois (ou encore : être son propre maitre). Il n’est pas question de discuter l’enseignement du maitre, mais si l’on est en désaccord avec lui, il faut partir et pratiquer dans son propre dojo. Cela ne signifie pas rejeter l’enseignement, mais en garder les bases et y apporter sa propre façon de voir la discipline. Avoir, en d’autres mots, une pratique cohérente avec sa propre conception de cet art. L’intérêt d’un enseignement visant l’autonomie des élèves est de laisser émerger des sensibilités diverses, ce qui enrichit la discipline.

Pour ma part, et dans les conditions actuelles, c’est à dire avec peu d’élèves, je souhaite mettre ma conception de la vie en accord avec ma pratique d’aïkidoka. Cela signifie simplement y intégrer mes valeurs qui, d’ailleurs, me semblent en harmonie totale avec les idées véhiculées par l’aïkido : paix et coopération. Si l’on admet que ce sont des valeurs opposées à la compétition, il me semble clair que toute idée de hiérarchie est à bannir.
C’est pourquoi, ne voyant pas l’utilité des grades (par définition, le grade est un degré, échelon d’une hiérarchie — Larousse —), je m’en libère : j’ai choisi le statut de « sans-grade », ce qui, si je reste cohérent, me dispense d’en délivrer à mes élèves.

Je préfère considérer le dojo comme un lieu d’accueil d’invités, avec pour seule restriction que le professeur est « chez lui », ce qui lui donne des droits mais aussi des devoirs envers ses invités. Il n’y a pas de hiérarchie au sens strict, mais une différence de fonction (enseignant ou enseigné), puisque le lieu est un lieu d’apprentissage. Mais que devient un professeur sans élèves ? Il y a donc bien besoin mutuel, complémentarité.

Si l’objectif est de s’améliorer dans son comportement, de se changer, il n’y a pas lieu d’être sensible au regard de l’autre, et donc de se situer par rapport aux autres. Le problème est de se situer par rapport à soi-même. L’autre n’est qu’un partenaire qui nous y aide et que nous aidons en retour.

Pourquoi se changer ? Pour une raison très simple. Sachant qu’il n’y a pas d’autre choix que de participer au système social tel qu’il est, c’est à dire clairement avec des valeurs compétitives, sportives — la fin, les résultats, justifiant tous les moyens, y compris la tricherie — il est préférable de le faire en souffrant le moins possible (ce qui nous rapproche du principe de plaisir) et en évitant de faire souffrir les autres (« Ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’on nous fasse » était, dit-on, la réponse de Confucius à l’un de ses disciples qui lui demandait quel conseil pouvait résumer son enseignement en une seule phrase...). Et l’aïkido peut répondre à cela en nous apprenant à nous déprendre de la peur (étude de situations de combat), à mieux connaître notre corps... et nous y sentir bien (souplesse, schéma corporel — maitrise musculaire et « nerveuse »—), à lâcher prise devant le conflit, sans renoncer, au contraire, mais en sachant utiliser le mouvement pour l’orienter à notre avantage provisoire, afin de pouvoir annuler toute idée de conflit en contrôlant la situation. Le dojo doit donc être un lieu ou l’idée de conflit n’a pas sa place. Seule une confrontation constructive lors de l’étude est possible. La valorisation de l’ego n’a rien à faire en ce lieu. Celui qui a besoin d’un grade n’est pas dans un état d’esprit de paix (au minimum avec lui-même...).

Il est possible que le changement se propage, de proche en proche. L’aïkido peut être le moyen de changer la mentalité de l’humanité, c’est notre souhait le plus cher, même si notre préoccupation est aussi celle du présent : que faire et comment me comporter, maintenant, avec mon entourage...

Si la technique, en aïkido, n’est qu’un outil, l’aïkido lui-même n’est qu’un outil qui doit permettre de se transformer pour être bien dans sa vie. Et ce bien-être doit lui-même permettre de meilleurs rapports humains, si l’on admet que le bonheur ne peut se trouver qu’avec le bonheur des autres. Bref, entraide et paix sont les valeurs qui peuvent assurer une « vie bonne » — c’était la recherche des philosophes grecs — pour soi, et aussi pour les autres.

Il est clair qu’il ne faut pas voir dans ce discours une réminiscence de judéo-christianisme — qui n’a été pendant des siècles et des siècles que source d’obscurantisme et de castration, sans parler de violences, de corruption, de mépris et d’injustice — mais plutôt une approche utilitariste qui, me semble-t-il, est en parfait accord avec la vision clairvoyante d’un certain Henri Laborit. Selon lui, un organisme n’est en état de bien-être que lorsqu’il est en équilibre biologique (qu’il ne souffre pas de faim, de soif...), et avec son milieu : qu’il trouve du plaisir et/ou évite le déplaisir (comportement « gratifiant »). Le problème se pose lorsqu’il y a plusieurs individus recherchant la même gratification : il y a alors compétition, compétition qui ne peut conduire qu’à deux catégories d’individus : les dominants et les dominés. Les dominants sont « biens » tant qu’ils restent dominants, et les dominés ne pouvant exprimer leur agressivité en situation sociale se retrouvent en inhibition de l’action qui, si elle dure, provoque la « somatisation » (maladies cardio-vasculaires, ulcères, cancers,...). Or la compétition, pour la gratification, est sans fin car il y a toujours quelqu’un au-dessus à combattre. On peut faire une analogie avec le combat guerrier : la seule façon d’être sûr de rester vivant est... de ne pas se battre. La seule façon de ne pas être dominé est de ne pas entrer dans un système de compétition (qui ne peut conduire à long terme qu’au déplaisir, rappelons-le). La seule possibilité pour trouver un équilibre (le bien-être, donc), nous dit Laborit, est de faire en sorte qu’il y ait coïncidence entre l’intérêt de l’individu et l’intérêt de l’espèce dans les orientations prises par une société — comme c’est le cas pour les cellules et l’organisme vivant qu’elles constituent —, or la compétition s’oppose, par définition, à l’intérêt du plus grand nombre au profit de l’intérêt de quelques privilégiés. Si ce qu’il faut viser est « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre », comme le souhaitait d’Holbach pourtant athée, la compétition n’est certainement pas la meilleure voie.

Donc rien de religieux là-dedans, juste du bon sens...

Un peu plus sur Henri Laborit :

L’objectif affiché de l’organisation sociale est la production de marchandises. L’objectif caché est le maintien de la dominance par certains. L’objectif global est l’augmentation de la production pour toujours plus augmenter les bénéfices, donc maintenir la hiérarchie du système. Ainsi, les conséquences importent peu : pollution (utilisation irraisonnée des matières premières et déchets mal gérés), maltraitance des pays sous-développés (mêmes raisons), et des humains pauvres (du fait de la pauvreté elle-même, et des conditions de travail ― exploitation, y compris des enfants, automatisation des tâches ―), mal-être généralisé (voir la consommation de psychotropes) sauf pour les dominants ayant une gratification du fait de leur position... et du nombre de zéros qui s’accumulent sur leur compte en banque.

Cela c’est, en gros, ce que disait Henri Laborit (1914-1995). Y aurait-il une voix pour prétendre le contraire ? L’intérêt du personnage vient aussi du fait qu’il a décrit le fonctionnement du cerveau humain, en nous donnant les grandes clés de notre propre compréhension. Je vais vous résumer cela :

On peut décrire 4 grands types de comportement humain :

- 2 catégories de comportements innés

− comportement de consommation (boire, manger, copuler)

− comportement de fuite ou de lutte

- 2 catégories de comportement acquis :

− recherche de la récompense, ou de la non punition

− inhibition de l’action : on attend que le "danger" passe

Pour comprendre, il faut savoir que le comportement acquis est le résultat d’un apprentissage qui se fait par la récompense ou la punition selon que l’on fait ou non ce que la socioculture du moment exige (caca dans son pot, sage à l’école,...).
La recherche ultérieure de l’individu sera toujours la même : recherche de gratification, par la récompense ou l’évitement de la punition (ce qui est, neurophysiologiquement parlant, un peu la même chose).
Il faut savoir aussi que le "territoire" est ce qui, dans l’environnement de l’individu, lui permet de se gratifier (ma maison, ma femme, ma bagnole, mes gosses, mon chien,...). Les problèmes commencent quand un même espace est occupé par plusieurs individus cherchant la gratification par les mêmes objets, les mêmes êtres. C’est la compétition pour ce territoire, et la lutte pour la dominance. Le dominant sera en équilibre biologique. Par contre, celui qui ne pourra pas lutter (par exemple contre son patron à qui la gueule ne revient pas) n’aura pas la possibilité de fuir, et n’aura plus que l’inhibition de l’action comme solution de sauvetage (faire le mort...). Mais cela se fait toujours en "tension". Si cette tension (stress) dure un peu trop longtemps, l’agressivité de l’individu ne pouvant se retourner contre autrui se retournera contre lui-même. Sur le plan physio-pathologique, cela s’explique par le fait que le stress prépare l’organisme à se soustraire à l’agression environnementale (par la lutte ou la fuite), notamment par redistribution de la masse sanguine vers les organes indispensables à l’activité motrice (muscles, cœur, poumons, cerveau) ; la persistance de cette redistribution aboutira à l’hypoxie des viscères (par la vasoconstriction due aux catécholamines), et à une rétention hydrosodée et une immunodépression (par libération de cortisol). L’inhibition de l’action prolongée, en favorisant la sécretion de cortisol et de catécholamines (par l’ACTH) et en favorisant le métabolisme oxydatif pourvoyeur de radicaux libres, explique, pour Laborit, l’apparition des désordres physiologiques à l’origine des maladies cardio-vasculaires, ulcères, cancers (pas con Laborit, hein ?)

L’angoisse, peur sans objet ou sentiment pénible d’attente, met en jeu le système inhibiteur de l’action, par déficit informationnel (ou surinformation) ou par l’imaginaire exacerbé (suis-je cocu ? par exemple). Le SIA est mis en jeu également lorsqu’il y a antagonisme entre une pulsion et les règles de la socioculture. "Les sociétés qui ont installé la compétition à tous les échelons d’organisation se nourrissent de l’angoisse individuelle et de l’angoisse du groupe qui les animent."

Un organisme humain fonctionne sans qu’il n’existe de hiérarchie de valeur ; il n’existe qu’une hiérarchie de fonction. Il n’existe aucune cellule qui soit supérieure à une autre. Toutes les cellules fonctionnent avec un objectif qui est le même que pour l’ensemble cellulaire tout entier : maintenir sa structure.

Dans les sociétés humaines, le fonctionnement est différent, avec une hiérarchie de valeur qui conduit à l’existence de dominants et de dominés. Aucune société n’ayant ces valeurs ne peut exister aussi longtemps qu’il existe d’autres sociétés, car l’absence de domination ne peut exister que s’il n’y a plus de dominant possible. En d’autres termes, cela signifie que l’organisation sociale doit englober l’ensemble planétaire, l’ensemble de l’humanité, et non pas une partie (états, nations,...) si l’on veut une société où les objectifs ne soient pas la recherche de la dominance par l’augmentation toujours inassouvie de la production de marchandises, mais le bien-être des individus.

L’éducation doit être d’un autre type : il faut arrêter de rechercher une formation professionnelle dans l’optique de trouver une place dans la hiérarchie − place d’autant plus confortable que le niveau d’abstraction sera grand pour permettre la production de marchandises. Rien dans cette formation ne favorise l’imagination, la création, par la prise de distance (parfois anxiogène) par rapport aux règles de la socioculture qui n’ont d’autre objectif que de maintenir la hiérarchie.

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